Les horreurs, les sacrifices et les rigueurs de la vie dans
la Marine en temps de guerre ont fait couler beaucoup d'encre - à
juste titre! Même en temps de paix, les longues séparations
de la famille et absences du foyer constituaient des facteurs qui, bien
que moins dévastateurs que les conditions susmentionnées,
mettaient à rude épreuve les nerfs, la capacité de
récupérer et l'état d'esprit des hommes.
J'ai toujours cru que ce qui permet aux matelots de tenir bon en mer,
que ce soit en temps de guerre ou en temps de paix, c'est leur sens de
l'humour. À mon avis, un matelot qui n'entend pas à rire
est un homme perdu.
Voici donc quelques anecdotes glanées de quelques-uns des navires
et des établissements à terre où j'ai servi au sein
de la Réserve des Volontaires de la Marine royale du Canada pendant
la guerre et au sein de la Marine royale du Canada après la guerre.
" Simplement, je veux qu'un joyeux camarade vagabond
m'en raconte une bonne,
Puis que sommeil et rêves viennent me bercer, quand enfin l'heure
sonne. "
(traduction libre)
John Masefield
poète officiel du Roi d'Angleterre
(1930)
[Les photographies des navires
son tirées des Archives de la Marine canadienne. Les photographies
de Bruce proviennent de la collection de Ronald F. Turner (frère
de l'auteur). Celles du NCSM Bonaventure en plein ouragan ont été
prises par Bruce Turner et font partie de la collection de Ronald F. Turner]
© Bruce A. Turner, 2515
Armcresent St. E., Halifax, Nouvelle-Écosse, Canada
1941
NCSM HUNTER - WINDSOR, EN ONTARIO
J'avais terminé deux années et demie d'un programme de
quatre ans d'apprenti outilleur-ajusteur à l'école de métiers
Ford, mais comme Adolf Hitler n'en faisait toujours qu'à sa tête,
mon envie de descendre dans l'arène a atteint un point tel que
je me suis enrôlé volontairement dans la Marine en qualité
de mécanicien de la salle des machines. J'ai été
accepté parce que je savais faire fonctionner un tour, une fraiseuse,
une surfaceuse, une façonneuse, etc., même si je n'avais
jamais vu la mer de ma vie et si la seule chose que j'avais vue qui ressemblait
de plus ou moins près à un moteur à vapeur était
la vieille pelle à vapeur Marion utilisée pour creuser Brock
Street afin d'installer un nouveau réseau d'égouts pour
que nous n'ayons plus besoin de subir la torture du petit coin dans la
cour arrière et des pages de catalogue. L'expérience était
pénible pour certaines parties délicates de mon anatomie
en été - et en hiver, elle frôlait l'Inquisition!
Bref, j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai mis le cap sur
le NCSM Hunter. J'y ai passé trois semaines fort agréables.
J'y ai même découvert les joies des quarts de garde, puisque,
toutes les trois nuits, je devais patrouiller le bâtiment de mon
meilleur pied marin, armé d'une horloge de pointage avec laquelle
je devais poinçonner à une douzaine de postes à toutes
les heures. Je ne peux que supposer qu'il s'agissait d'un moyen de me
tenir éveillé et de vérifier si je pouvais décrire
un grand cercle et revenir à mon point de départ sans perdre
mon chemin.
Le jour, je m'affairais à me procurer équipement, sac de
marin, hamac et joli petit porte-documents dans lequel je n'ai jamais
réussi à faire tenir quoi que ce soit d'utile. J'ai aussi
appris à nettoyer les chaudières et j'ai analysé
les inconvénients relatifs que présentent la BOUE (Armée
de terre), les AMERRISSAGES FORCÉS (Force aérienne)
et la SUIE, LA SUIE ET ENCORE LA SUIE (Marine)! Évidemment,
nous n'avions pas de chaudière écossaise marine pour nous
exercer, mais le bon vieux CNR se faisait un plaisir de nous fournir de
nombreuses locomotives dûment encrassées. Mes espoirs naïfs
de monter la garde dans une belle salle des machines toute propre remplie
de jauges de laiton bien luisantes, à ouvrir et à fermer
le registre de vapeur selon les ordres télégraphiques provenant
du pont, ont été anéantis sans ménagement.
Pour être mécanicien de la salle des machines, il faut tout
savoir de la salle des machines, et des chaudières, et du servo-moteur
de barre, et des génératrices diesel, etc. Heureusement,
à cette époque, la réfrigération constituait
principalement un luxe dont mes compagnons d'infortune et moi étions
privés.
NCSM NADEN - ESQUIMALT, EN COLOMBIE-BRITANNIQUE
La caserne est le bâtiment en forme de C tout en haut, au centre;
le terrain de parade se trouve plus bas, et la cantine, à la gauche
(grand bâtiment blanc). La cale sèche se situe à l'extrême
gauche. Enfin, à moins que je ne m'abuse, le bâtiment dans
le coin supérieur gauche est la caserne des officiers.
Mon avis d'affectation agrippé dans ma main fiévreuse et
mes formalités de départ de la caserne terminées,
je me demandais si j'irais vers l'Est, de Windsor à Halifax, à
deux jours de train. Apparemment, il n'en était pas question. De
fait, c'est vers l'Ouest que je suis parti, voyageant pendant six jours
et six nuits pour atteindre Esquimalt, sur l'île de Vancouver, en
Colombie-Britannique, où je devais suivre l'entraînement
de base et passer un test d'aptitude professionnelle pour prouver que
mon passage chez Henry's Carriage Works m'avait appris autre chose que
comment survivre quand on gagne 20 ¢ l'heure. (NOTA : Cinq cents
étaient retenus à la source pour que je puisse acheter les
outils de précision dont j'aurais besoin en tant qu'outilleur-ajusteur
si jamais je parvenais à ces étourdissants sommets au bout
de quatre ans.)
J'ai heureusement réussi haut la main le test d'aptitude professionnelle
et je suis alors passé à l'étape de l'exercice militaire
et d'encore plus d'exercice militaire. C'était exténuant
de constamment nous faire crier après par un " kaki "
aux poumons de cuir et de devoir avancer au pas de course en guise de
punition ou simplement pour dégager le terrain de parade.
Quoi qu'il en soit, nous avons aussi eu du plaisir, surtout quand nous
avons atteint le point où tous les membres du peloton devaient
à tour de rôle remplir les fonctions de chef de peloton.
Quelques situations me viennent immédiatement à l'esprit.
Mon copain Joe, heureux élu par une belle journée ensoleillée,
se met à l'uvre.
1. Peloton, Ho! (Garde à vous)
2. À droite, alignement! (Les membres du peloton doivent tourner
la tête à droite et s'aligner parfaitement par la droite,
puis tourner rapidement la tête vers l'avant).
3. Peloton, Numéros! (Le premier membre de la première
rangée en commençant par la droite doit crier " Un
", le suivant doit crier " Deux ", etc., de sorte que le
chef de peloton puisse signaler à son supérieur le nombre
de personnes dans son peloton.
Les deux premières étapes se déroulent bien, mais
le commandement " Numéros " ne suscite qu'un profond
silence.
Joe, légèrement énervé, met le peloton en
position repos puis reprend l'exercice. Tout va bien jusqu'à ce
qu'il arrive au commandement " Numéros ". Aucune réaction!
Joe tourne alors élégamment à gauche, marche jusqu'au
premier homme de la première rangée, fait halte, tourne
à droite pour lui faire face et lui demande " Ne comptez-vous
pas pour un? ".
Et l'homme de répondre, " Seigneur, oui. Vous aussi? "
Quelques jours plus tard, l'un de nos camarades, Canadien-français
ne maîtrisant pas l'anglais, se retrouve en difficulté, et
deux fois plutôt qu'une. L'anglais lui vient lentement, mais il
a l'esprit vif. Il met le peloton en route et tout va bien quand soudain,
un autre peloton nous coupe le chemin. Dans le feu de l'action, il n'arrive
plus à se rappeler du commandement à donner pour nous ordonner
de marquer le pas, alors il improvise un commandement qui se traduirait
par " Marchez, mais sans aller nulle part ".
Sa seconde crise se produit sur le terrain de parade, où il nous
immobilise tournés dans la mauvaise direction. Le commandement
" demi-tour " ne lui venant pas à l'esprit, il donne
l'ordre " Face au drapeau, le cul à la remise, allez ".
Ai-je besoin de vous dire que notre manuvre avait de quoi faire
pâlir d'envie les Grenadier Guards?
Nous ne logions pas dans les casernes à Naden. Nous touchions
plutôt une indemnité d'hébergement et de rémunération
et nous devions trouver à louer une chambre en consultant les petites
annonces dans les journaux ou le babillard à Naden. On parlait
de Lodge and Comp en anglais, mais nous disions plutôt Lounge and
Scrounge (veiller et marauder). Le coût de la vie était peu
élevé à l'époque mais notre indemnité
de logement ne suffisait pas à payer le loyer; nous arrivions tout
de même à joindre les deux bouts grâce à notre
solde, pour ce qu'elle valait!
La première fois que j'ai suspendu mon hamac pour y dormir, nous
étions le 7 décembre 1941, et les Japonais venaient d'attaquer
Pearl Harbour. Nous avons tous été rappelés aux casernes
puis nous sommes allés dormir à bord du NCSM Givenchy pour
être disponibles en cas d'attaque. L'idée peut faire sourire
maintenant mais je vous assure qu'à ce moment, personne n'avait
le cur à rire! Personne ne semblait savoir ce qui se passait
vraiment. La rumeur voulait que des sous-marins japonais se trouvent près
de la côte, et pendant deux jours, nous avons été
en état d'alerte jour et nuit.
Le calme est revenu une fois que les rumeurs ont été démenties,
et j'ai été envoyé à Vancouver pour acquérir
de l'expérience pratique d'une salle des machines. Je logeais au
vieil Alcazar Hotel et il n'en finissait plus de pleuvoir. Je partais
pour trois jours à la fois à bord du Venture, de la Union
Pacific Steamship, qui empruntait le Passage de l'Intérieur pour
livrer approvisionnements, courrier et marchandises diverses à
tous les camps de bûcherons. J'étais jumelé à
l'un des mécaniciens du navire, et comme le Venture était
doté d'un moteur alternatif à triple expansion, j'ai appris
à lubrifier les principaux paliers, à remplir les bacs d'huile
et d'eau afin de lubrifier les bielles excentriques qui contrôlaient
les soupapes des cylindres à vapeur et à tâter les
têtes de bielle (il y a des tâtonnements qui sont moins agréables
que d'autres!). Pour savoir si les paliers de vilebrequin surchauffaient,
il fallait se pencher au-dessus du vilebrequin en mouvement entre des
rideaux de toile et laisser le palier vous frapper les doigts. Ce n'était
pas douloureux quand on s'y prenait bien, mais si le navire roulait ou
tanguait, il fallait se montrer prudent. Je pensais que ça n'avait
rien de compliqué jusqu'à ce que je tente plus tard la manuvre
à bord d'une corvette en plein Atlantique Nord.
Là aussi, il y avait parfois matière à rire, même
si mon quart de travail se terminait à 4 h du matin et si je devais
essayer de dormir pendant que le treuil du pont martelait et criquetait
au-dessus de ma tête en chargeant et déchargeant des marchandises
aux camps de bûcherons.
Plusieurs Chinois et Chinoises travaillaient dans la cuisine du navire.
L'un d'entre eux, que j'appelais Charlie sans raison particulière,
me souriait largement tous les soirs, tout en continuant de peler les
pommes de terre. Je lui faisais signe de la main et lui disais "
Salut ". Un bon jour, cependant, il m'a causé tout un choc.
Quand je l'ai croisé à la fin de mon quart de travail, il
m'a lancé " Sale cieux ", dans un accent si prononcé
que j'ai cru avoir été injurié et que j'ai voulu
engager le combat. J'ai toutefois fini par comprendre sa salutation, et
au cours des deux semaines de mon affectation, nous sommes devenus bons
copains. Il m'a souvent donné des pommes de terre crues à
grignoter et il m'a enseigné quelques mots de chinois. Comme il
avait le visage fendu d'un large sourire chaque fois que je les répétais
après lui, j'ai soupçonné qu'il ne s'agissait pas
de paroles très courtoises. Je ne vous dirai pas les mots d'anglais
que je lui ai enseignés, mais j'avoue que j'ai déjà
aperçu la dame chinoise chargée de laver la vaisselle lui
lancer son eau sale après les avoir entendus.
Bref, j'ai fait mes quarts de travail, j'ai essayé de dormir,
j'ai découvert une grande partie de la côte de la Colombie-Britannique
jusqu'à Prince Rupert et j'ai enseigné l'anglais à
Charlie. Vers le 20 décembre, j'ai été rappelé
à Naden et je n'avais pas sitôt terminé mes formalités
d'arrivée que je repartais, cette fois pour Halifax, en Nouvelle-Écosse.
Le seul bon souvenir que j'ai de ce voyage en train est que j'ai été
autorisé à me déplacer de Toronto à Windsor
la veille de Noël pour célébrer Noël en famille.
Le lendemain de Noël, je suis reparti pour Toronto et j'ai passé
deux autres journées en train avant d'atteindre Halifax. La voiture
où je prenais place était typique du CNR - fauteuils pelucheux
verts usés avec dossier à angle si parfaitement droit que
les passagers étaient assis comme au garde à vous. Il y
avait un vieux réchaud au bois et au charbon à chaque extrémité
de l'allée et aussi des lampes à l'huile! Le sommeil était
pratiquement impossible car en plus du froid et des sièges inconfortables,
nous devions subir toute une cacophonie de grincements, de cliquetis et
de claquements, sans oublier la plainte mélancolique du sifflet
de la locomotive. (Si vous n'entendez pas à rire...)
9 janvier 1942
NCSM STADACONA, HALIFAX, EN NOUVELLE-ÉCOSSE.
Je suis arrivé à destination le 28 décembre,
à cause d'un mauvaise correspondance à Toronto. À
l'époque, c'était une difficulté du transport ferroviaire;
de nos jours, elle afflige le transport aérien.
J'ai procédé aux formalités d'arrivée
et j'ai obtenu un logement dans un grand bâtiment de bois situé
près du Nova Scotia Hotel. Je me présentais au Stadacona
tous les HMCS close Hotel. Je me jours pour suivre des cours sur les machines
à vapeur de la Marine et faire l'exercice militaire, puis, le 13
janvier 1942, j'ai été transporté précipitamment
du port de Halifax à une corvette, le NCSM Rimouski. Sur le coup,
j'étais si énervé par l'urgence de passer prendre
mon équipement et de prendre l'embarcation du port pour 10 h que
j'ai pensé me retrouver à bord d'un chalutier russe. Je
n'avais jamais entendu le nom de Rimouski, ville du Québec! Trois-Rivières,
Montréal, Québec, oui! Mais pas Rimouski!
Quand je suis monté à bord, j'ai pensé à
saluer, j'ai regardé attentivement le navire qui serait mon port
d'attache pour 27 mois et je me suis dit " Savoure tous les jours;
ils pourraient être comptés ".
Arrivé à 10 h, à midi j'étais déjà
chargé du quart de travail de la salle des machines et j'étais
en route pour St. John's, à Terre-Neuve. Je n'ai pas vu passer
grand chose de ce premier quart de travail en mer car il y avait tant
à apprendre et, comme je suis de nature à m'inquiéter,
la responsabilité me pesait lourdement. Nous étions deux
dans la salle des machines : moi et le chauffeur Mike. Nous nous sommes
tout de suite liés d'amitié et il m'a aidé à
m'orienter. Je remercie Dieu pour l'aide de Mike, d'autant plus que vers
14 h 30, j'ai tourné au vert désagréable et j'ai
cru comprendre que j'avais le mal de mer. Mike s'en est aperçu;
il a coupé en deux une pomme qu'il avait avec lui et m'a dit de
la manger lentement, m'assurant que je me sentirais mieux après!
J'ai quand même été très soulagé lorsque
la nouvelle équipe est venu prendre la relève à 16
h. J'ai rapidement grimpé l'échelle pour sortir de la salle
des machines et descendu l'escalier du mess. Je me suis affaissé
sur un coffre bas et j'ai essayé de ne pas rendre le peu que j'avais
dans l'estomac. J'ai réussi à ne pas vomir, mais je n'ai
rien pu avaler au souper.
À 20 h, j'étais de retour dans la salle des machines
pour un autre quart de quatre heures. La mer était devenue vraiment
houleuse, et j'essayais résolument de tenir le coup. Je n'avais
pas que mes mains à maîtriser, car mon estomac faisait des
siennes et j'ai eu beau manger quelques pommes, je ne suis pas arrivé
à l'apaiser. J'étais convaincu que j'allais me couvrir de
honte. Les plus longues heures de ma vie, jusque là et depuis,
ont tout de même fini par passer. J'avais relâche jusqu'à
8 h! Je me suis dit que si je pouvais simplement me réfugier dans
mon hamac pour la nuit, tout irait mieux. Hélas, je n'ai pas eu
cette chance. Alors que je me tenais debout sur un coffre pour me hisser
dans mon hamac, le Rimouski a glissé dans le creux d'une énorme
vague et a sérieusement donné de la bande. Mon hamac m'a
glissé des mains et est resté hors de portée pendant
le long moment que le navire à mis à se redresser. Des haut-le-cur
m'ont signifié que mon estomac en avait assez. Je me suis précipité
en haut de l'escalier et j'ai atteint la toilette juste à temps.
Eh oui, nous avions une toilette, et même un bain. Personne n'a
jamais su pourquoi le navire était équipé d'un bain
puisque nous n'avions jamais assez d'eau fraîche en mer pour le
remplir; les chaudières constituaient la priorité. Nous
nous comptions chanceux de pouvoir nous laver les mains et la figure de
temps à autre et boire un verre d'eau. (Vous qui n'avez jamais
goûté d'eau évaporée de Weirs, jetez-vous à
genoux et remerciez le ciel.) Je vous jure que les chaudières n'aimaient
pas cette eau non plus mais nous leur en donnions généreusement
en nous disant qu'elles l'avaient bien mérité, les sales
brutes chaudes. D'autre part, l'eau évaporée pouvait donner
un thé ou un café buvable pour autant qu'on y ajoute beaucoup
de sucre et qu'on boive le tout très chaud!
J'ai été très chanceux; je n'ai plus jamais eu le
mal de mer. Évidemment, il m'est arrivé de ne pas me sentir
particulièrement bien, mais - contrairement à d'autres pauvres
bougres - je n'ai jamais cru que j'allais y laisser ma peau ni prié
que ce soit le cas.
ST JOHN'S, À TERRE-NEUVE
Je chérirai toujours les Terre-Neuviens de l'époque. Ils
étaient les gens les plus aimables et les plus accueillants que
j'ai jamais rencontrés. Pour la plupart, ils ne possédaient
que peu de choses, mais s'ils vous invitaient, comme je l'ai souvent été,
ils vous offraient ce qu'ils avaient de mieux.
Je me souviens d'avoir été reçu chez quelqu'un pour
le repas du dimanche soir et d'avoir été gêné
de toute l'attention qu'on me portait. Avais-je suffisamment mangé?
Aimerais-je avoir d'autre thé? Étais-je confortable? Etc.
Je me souviens surtout de l'homme de la maison. Il était dans la
soixantaine et avait eu la vie dure à pêcher près
des Grands Bancs. Il avait un merveilleux sens de l'humour et m'a raconté
une blague sur les Terre-Neuviens, bien avant l'avènement des histoires
de " Newfie ", et je revois souvent l'éclair qui brillait
dans ses yeux pendant qu'il me racontait ce qui suit : " Une goélette
revenant de la pêche près des Grands Bancs est surprise par
une terrible tempête. Le capitaine fait ariser toutes les voiles
et tente d'étaler la tempête. Il constate toutefois qu'il
dérive rapidement vers une niche. Il crie donc ' Garge, Garge,
va avec les gars larguer l'ancre de la poupe '. George s'éloigne
et revient sans tarder en disant ' Capitaine! Capitaine! L'ancre n'est
pas attachée! '. Et le capitaine répond ' Larguez-la quand
même! Ça devrait la ralentir un peu!' ".
DE ST JOHN'S, À TERRE-NEUVE, À LONDONDERRY, EN IRLANDE
Nous avons quitté St John's et la nuit même, nous nous sommes
joints à un convoi, que nous devions escorter pendant au moins
13 jours jusqu'au large de l'Irlande. De là nous devions être
relevés par une autre escorte qui accompagnerait le convoi à
sa destination ultime. Les convois mettaient toujours 13 ou 14 jours à
franchir l'Atlantique car ils devaient régler leur vitesse sur
le moins rapide du groupe. Or, il faut savoir que certains des vieux navires
mis en service à l'époque étaient propulsés
au charbon et devaient fonctionner à plein régime pour atteindre
une vitesse de six nuds. Bref, le convoi avançait très
lentement, et les corvettes zigzaguaient devant et derrière, comme
des chiens de berger tentant désespérément de faire
régner l'ordre et de réduire chaque jour l'écart
menant au rendez-vous pendant que les rumeurs allaient bon train : il
y a meute de loups droit devant; nous serons dans le feu de l'action dès
ce soir; un convoi qui avait deux jours d'avance sur nous a perdu onze
navires; et ainsi de suite. Jour après jour. Nous finissions par
trouver le temps long, malgré les quarts de travail et les exercices
de postes de combat à toute heure du jour ou de la nuit. Lorsqu'un
véritable appel aux postes de combat résonnait, nous en
étions presque contents de briser la pénible monotonie.
Nous avions une explosion d'adrénaline et tous nos sens devenaient
vivement alertes. Malgré tout, nous savions pertinemment que l'ennemi
le plus rapproché se trouvait à moins d'un pouce de l'autre
côté de la paroi - nous martelant, nous tirant et nous secouant
inlassablement, à l'affût d'une erreur, d'un accident ou
d'une torpille. L'implacable Atlantique Nord n'avait aucun égard
pour la race ni les croyances. Aussi bien les alliés que les membres
de l'axe payaient le prix de leurs erreurs.
Malgré de telles conditions, le rire nous aidait à aller
de l'avant. Je me souviens d'un midi où nous étions tous
attablés au mess, à attendre que le cambusier apporte notre
repas de la cuisine. Il était parti depuis presque dix minutes
lorsqu'une odeur pestilentielle nous est parvenue. Nous nous sommes regardés,
certains perplexes, certains autres intimidés, et en sommes venus
à la conclusion que les cuisiniers s'étaient vraiment dépassés
cette fois. Juste comme nous venions de décider de leur faire manger
leur concoction eux-mêmes, le cambusier a fait éruption dans
la pièce pour annoncer " Il y a une baleine morte à
tribord! ". Nous sommes tous montés sur le pont pour voir
de quoi il s'agissait, d'autant plus que là-haut, l'air frais viendrait
diluer la puanteur qui envahissait les moindres recoins à l'intérieur.
La pauvre baleine avait apparemment été atteinte d'une grenade
sous-marine quelques jours auparavant, l'appareil asdic ayant mépris
sa signature pour celle d'un sous-marin allemand. Les cuisiniers souriaient,
heureux que ce ne soient pas leurs talents culinaires qui aient causé
notre évacuation, et pour leur montrer notre reconnaissance, nous
avons tout mangé même si c'était complètement
refroidi. (Je n'ai rien à redire contre les cuisiniers; ils avaient
la tâche difficile et ingrate de tenter de nous nourrir avec une
quantité limitée de rations de mauvaise qualité.
Le simple fait de garder les aliments à cuire sur la cuisinière
constituait une épreuve qui aurait rebuté les moins téméraires.)
J'ai gardé une photo que j'ai prise de la baleine morte, et quand
je la regarde, cinquante ans plus tard, je me dis qu'elle ne payait vraiment
pas de mine mais qu'elle avait un certain je-ne-sais-quoi, et j'ai le
visage éclairé d'un large sourire!
LONDONDERRY, EN IRLANDE
Près de deux semaines après notre départ de Terre-Neuve,
nous avons remonté la belle et sinueuse rivière Foyle jusqu'à
Derry. La campagne était charmante, la rivière calme et
le répit de l'inlassable ressac de l'Atlantique un baume pour le
corps et l'esprit. Passant des esprits aux spiritueux, lorsque venait
le moment de prendre notre ration de rhum, le traditionnel " petit
remontant " ou " up spirits ", il se trouvait toujours
un blagueur pour ajouter " Esprit Saint, fixe ".
Nous avons accosté vers 14 h, et deux équipes ont pu prendre
congé à terre. L'équipe de service est restée
à bord et, dans mon métier, le personnel doit s'approvisionner
en combustible de soute, en eau fraîche, etc. C'était mon
baptême de mer, je venais de passer 13 jours en mer, et devinez
qui a été désigné de service.
Cette nuit-là, nous venions tout juste de finir le graissage quand
l'un des ingénieurs artificiers est revenu à bord. Il avait
été surpris à la brunante et avait été
" bouché ". C'était notre façon particulière
de dire qu'il avait subi une raclée. Il n'était pas trop
amoché : un il au beurre noir, le nez en sang, plusieurs
égratignures. Mais nous étions furieux et nous lui avons
demandé qui l'avait attaqué et où. Il ne savait pas
de qui il s'agissait, mais l'incident s'était produit entre les
rues PPS et PRA. Nous n'y comprenions rien, jusqu'à ce qu'un membre
de l'équipage qui était déjà allé à
Derry éclate de rire en comprenant enfin de quoi la victime parlait
et nous explique que PPS signifie poste de premiers secours et PRA, poste
de raid aérien. Le pauvre diable ne parviendrait jamais à
faire oublier l'histoire de toute son affectation à bord du Rimouski.
Quand la monotonie frappait, quelqu'un finissait toujours par dire "
Je me demande quel temps il fait à l'intersection des rues PPS
et PRA ".
Le lendemain, une autre équipe était de service et j'ai
eu l'occasion d'aller visiter Londonderry pour la première fois.
Mon copain et moi avons donc quitté le navire après l'appel
de permission et avons fait la tournée des attractions touristiques
de la ville. Après une heure ou deux, la soif nous a gagnés
et nous avons repéré un assez grand bar juste à côté
du quai. Nous y sommes entrés et avons trouvé qu'il régnait
parmi les différents militaires qui s'y trouvaient une ambiance
parfaitement agréable et accueillante.
Jamais plus je ne trouverais une définition plus succincte de
ce qui différencie les Canadiens de leurs alliés. En effet,
au-dessus du bar se trouvait une grande affiche :
BAR DE CASSIDY
1. Ce bar est à nous!
2. Les Anglais aimeraient bien en être propriétaires!
3. Les Américains pensent en être propriétaires!
4. Les Canadiens se fichent éperdument de savoir qui en sont propriétaires!
NCSM PENETANG
(NOM ABRÉGÉ DE PENETANGUISHENE, VILLE D'ONTARIO)
D'aucuns prétendent que le nom a été
abrégé pour économiser sur la peinture! D'autres
avancent que la proue n'était pas assez longue, et pour ce qui
est de la poupe, aimeriez-vous avoir quinze lettres au derrière?
Bref, j'ai été affecté au NCSM Penetang d'octobre
1944 à mai 1945, date à laquelle il a été
condamné..
Le Penetang était doté de deux moteurs à triple
expansion et de deux hélices, et possédait donc deux fois
la puissance indiquée d'une corvette. Chaque moteur avait une puissance
indiquée de 2750 hp, pour un total de 5500 hp. Le Penetang, plus
gros, légèrement plus rapide et beaucoup plus stable que
le Rimouski, constituait une amélioration à tous les égards,
mais le travail revenait au même et nous mettions encore de 12 à
14 jours pour escorter les convois, les navires à charbon continuant
de faire leur petit bonhomme de chemin, et sortir des rangs.
Nous avons quitté Verdun, au Québec, en novembre 1944,
pour effectuer de sérieux exercices d'entraînement préparatoire
et drills, et le reste de temps, nous avons peint! Apparemment, nous avions
le camouflage du mauvais océan. Il n'y a que deux océans,
de part et d'autre du Canada, alors c'était tout à fait
naturel que nous ayons eu une peinture du Pacifique alors que nous avions
besoins de celle de l'Atlantique Nord.
Quoi qu'il en soit, comme nous effectuions notre préparation au
combat au large des Bermudes et que nous faisions escale à l'île
Ireland presque tous les jours, tout le monde - jeunes chauffeurs, signaleurs,
machinistes, etc. - se promenait pinceau à la main, avec l'ordre
de peindre absolument tout. Y compris nous-mêmes, aurait-on dit.
À Noël, nous avons eu une demi-journée de relâche,
mais pas de congé à terre! Comme ma femme savait que nous
procédions à l'entraînement préparatoire dans
les Bermudes (ces " Wrens " du bureau des transmissions de Stadacona
voyaient, tout, entendaient tout et répétaient tout), elle
m'avait envoyé une cuisse de dinde rôtie pour me gâter.
Elle l'avait emballée méticuleusement, croyant que je la
recevrais quelques jours plus tard et qu'elle serait bien préservée.
Hélas, son envoi a mis huit jours à me parvenir et a tourné
au vert bizarre, tout comme les gens qui m'entouraient quand j'ai défait
le dernier emballage. Je me suis donc précipité hors du
mess et j'ai lancé mon festin à la mer. Deux mouettes se
sont jetées dessus mais toutes deux sont revenues sur leur décision
et ont rebroussé chemin si vite que nous avons failli être
témoins d'une collision aérienne. Mon cadeau a donc sombré
dans les profondeurs de la mer, et peut-être a-t-il fini par empoisonner
un requin. Quant à nous, nous avons tous passé Noël
à bord, à penser à nos familles et à prier
ardemment pour que ce soit notre dernier Noël au loin des nôtres.
Et nous avons été exaucés!
J'ai quitté le Penetang le 25 mai 1945 et j'ai été
affecté au NCSM Peregrine, à Halifax, pour y être
démobilisé et préparer mon retour à la vie
civile.
DEUXIÈME PARTIE
Je me suis enrôlé dans la Marine royale
du Canada (MRC) en 1953 et, après avoir suivi un cours de leadership
au NCSM Cornwallis, j'ai été affecté au NCSM Québec,
une frégate. Auparavant appelée NSM Uganda, cette frégate
avait été endommagée par une bombe planante, à
tel point que quand nous en avons pris possession, la turbine de croisière
de bâbord était toujours hors d'usage, de sorte que nous
ne disposions que d'une turbine de croisière. C'était toutefois
sans conséquence puisque nous nous rendions rarement aux postes
de croisière et que les deux turbines ordinaires fonctionnaient
bien.
À mon premier voyage à son bord, nous sommes allés
de Halifax à la côte Ouest d'Afrique, avons contourné
le Cape of Good Hope, puis nous sommes revenus par la côte Est en
passant par Durban et Mombassa. Mais nous nous sommes d'abord tapés
une effroyable tempête entre Halifax et les Bermudes. Un orage qui
nous précédait a subitement fait demi-tour pour s'abattre
furieusement sur le Québec. Une demi-heure plus tard, les garde-corps
retenant nos embarcations de sauvetage avaient été emportés,
les bossoirs étaient complètement déformés
et la boulangerie était dans un état pitoyable. L'eau s'était
infiltrée dans tous les mess et même dans les canalisations
de ventilation. Quatre-vingt pour cent de l'équipage souffrait
du mal de mer et, pour compliquer la situation, les évaporateurs
ne fonctionnaient plus. Nous avons fini par les remettre en marche (les
vannes à saumure avaient été posées à
l'envers, de sorte que la saumure résiduelle s'était rapidement
accumulée sur les serpentins et était devenue si dense que
la production d'eau fraîche était devenue impossible). Une
fois les vannes installée correctement, nous avons été
tirés d'affaire, mais nous avons dû apporter des réparations
au pont aux Bermudes. QUEL DÉBUT!
Trois jours plus tard, équipés de nouvelles embarcations
de sauvetage, de nouveaux bossoirs, d'une boulangerie réaménagée,
etc., nous avons mis le cap sur l'Afrique. Il ne faut pas oublier qu'à
cette époque, nous n'avions pas la climatisation, alors il faisait
très chaud dans les mess. Les ventilateurs semblaient nous brûler
plutôt que nous rafraîchir, et certains avaient donc pris
l'habitude d'installer leur hamac sur le pont pour la nuit.
Cependant, les pluies tropicales frappaient si subitement que les campeurs
se sont fréquemment réveillés en sursaut dans un
hamac rempli d'eau, à moitié noyés. Seuls les plus
déterminés ou têtus ont continué de se risquer
à dormir à la belle étoile.
Les jours et les nuits se sont succédés et nous avons contourné
le Cape of Good Hope et sommes repartis vers le Nord, passé Durban
et Mombassa.
L'un des mécaniciens de la salle des machines du navire portait
le surnom de " P'tit Arfer ", contre toute logique puisqu'il
mesurait plus de six pieds et était maigre comme un clou. Il est
allé à terre un soir que j'étais de service et quand
je l'ai revu au mess plus tard, il était dans un triste état.
Ses chaussures, ses chaussettes, et même son uniforme kaki étaient
recouverts d'eau huileuse. Il en avait jusqu'au cou. Il a raconté
qu'il avait décidé de prendre un taxi pour revenir au navire
puisqu'il était près de minuit et qu'il voulait éviter
les voleurs. Le taxi l'avait déposé en haut d'une rue qui
menait au port. Je n'ai jamais su pourquoi il ne s'était pas rendu
jusqu'au quai. Toujours est-il que P'tit Arfer s'est penché au-dessus
de la fenêtre du taxi pour payer sa course de sa main droite, laissant
sa main gauche à l'extérieur, tenant son portefeuille. Comme
le chauffeur de taxi prenait son argent, quelqu'un a arraché son
portefeuille à P'tit Arfer et détalé vers le bas
de la côte. P'tit Arfer a poussé un cri et pris le voleur
en chasse, ses longues jambes martelant le sol et ses bras battant l'air.
Il faisait très noir et notre homme était sur le point d'agripper
le voleur lorsque ce dernier, futé, a bifurqué soudainement
vers la gauche et P'tit Arfer, incapable de s'immobiliser, s'est retrouvé
dans l'eau sale du port, jusqu'au cou! Évidemment, pendant qu'il
me racontait sa mésaventure, les autres occupants de la pièce
écoutaient, apparemment pleins d'empathie. Puis subitement, comme
si quelqu'un avait donné un signal, nous avons tous éclaté
de rire. Offusqué, P'tit Arfer est parti tenter de se nettoyer,
et même si nous le plaignions, nous ne pouvions pas arrêter
de rire. Nous ne pouvions tout simplement pas résister à
la représentation que nous nous faisions de P'tit Arfer qui battait
de ses grandes jambes et de ses grands bras pour attraper le voleur pour
se retrouver subitement dans les eaux sales du port.
Il a cessé de nous en vouloir le lendemain et nous lui avons tous
prêté un peu d'argent pour qu'il tienne le coup jusqu'à
la solde, ce qui l'a consolé, et il est même parvenu à
rire de sa mésaventure.
La plupart de l'équipage du NCSM Québec se trouvait bien
à bord, et j'ai trouvé dommage que la navire soit condamné
en juin 1956.
Nous avons tout de même trouvé moyen de tourner le désarmement
du navire en blague. Un jour que je croisais le chef magasinier, il me
dit " Bruce, j'ai un problème assez particulier.
- Qu'y a-t-il, répondis-je.
- Comme vous savez, quand nous comptabilisons tous les outils et tout
l'équipement, nous constatons souvent qu'il nous en manque et nous
devons compenser. Or, cette fois, j'ai en surplus - tenez-vous bien -
une ancre de trois cents livres. J'ai la garde d'une ancre, mais nous
venons d'en trouver une deuxième, toute rouillée, dans le
dépôt des pièces de rechange. Le magasin principal
ne veut pas récupérer cette vieille ordure et je ne sais
pas quoi en faire, expliqua-t-il.
- Avez-vous un restant de peinture aluminium?, demandai-je.
- Ma foi, oui, dit-il.
- Alors demandez à l'un de vos hommes de nettoyer l'ancre et de
la repeindre, puis laissez-la sur le pont pendant la nuit; le matin venu,
elle aura disparu. ".
CE QU'IL FIT, ET CE QUI ARRIVA!
NCSM BONAVENTURE
Octobre 1958 à août 1960
Puissance à l'arbre de 40 000 hp
Les incidents que je vous relaterai maintenant se sont
produits à bord du NCSM Bonaventure. J'y ai été affecté
en octobre 1958, alors qu'il était accosté à Shearwater.
L'un de nos officiers conduisait un cabriolet italien ouvert à
l'ancienne dont le capot semblait avoir dix pieds de longueur. Juste avant
Noël, il a commencé à faire très froid et, comme
par hasard, le radiateur de la Golondrina a développé une
fuite que son propriétaire n'arrivait pas à colmater.
Quel spectacle c'était de le voir arriver sur la jetée!
Il portait un protège-tête et des gants de cuir, en plus
d'une longue écharpe blanche enroulée autour du cou et retombant
sur son manteau de cuir. C'était hilarant de le voir manuvrer
sa voiture rugissante jusqu'à son stationnement et de freiner juste
à temps pour que son radiateur se trouve directement au-dessus
- vous l'aurez peut-être deviné - un pot de chambre. En émail,
de surcroît! La fuite était minime, de sorte qu'au bout de
la journée de travail, le contenant n'était pas encore plein.
L'officier se rendait à sa voiture, fouillait dessous pour récupérer
le pot et en versait le contenu dans son radiateur. Puis il remettait
le pot à sa place et repartait chez lui dans un grand vrombissement.
Je ne lui ai jamais posé la question mais je me suis toujours douté
qu'il avait un deuxième pot à la maison pour continuer de
récupérer son antigel pendant la nuit. L'antigel était
vert et me faisait toujours penser à la fois où, tout jeune,
j'avais pris froid aux reins et le médecin avait dit à ma
mère d'acheter une boîte de " pilules gin " à
la pharmacie du coin et de m'en faire prendre. Je m'étais rétabli,
mais non sans que mon urine devienne verte, comme l'antigel de notre héros.
Je me suis donc empressé de raconter mon histoire à mes
camarades, et l'un d'entre eux, plus audacieux que les autres, a posé
une note sur le pare-brise de la voiture disant " Si vous prenez
des pilules gin, vous allez pisser comme votre radiateur! ".
Je n'oublierai jamais non plus la fois où, en mer, nous avons
dû " montrer le pavillon ". J'étais alors mécanicien
en chef de la salle des machines, 2e classe, groupe de métier 4,
et je venais d'être nommé responsable de la machinerie externe,
notamment l'équipement diesel, de réfrigération,
de climatisation, de direction, etc.
Un bon jour, juste avant l'heure du midi, je me dirigeais vers le mess
en passant par le bureau du service intérieur quand j'ai aperçu
un de mes supérieurs faire les cent pas en professant une indignation
véhémente : " Je suis perdu! Bon sang, ça ne
pouvait pas tomber sur une autre section; non, il fallait que ce soit
la mienne ", et ainsi de suite. Je lui ai demandé "Qu'est-ce
qui se passe? Pourquoi êtes-vous dans tous vos états?
- Vous savez que tout le monde devait se présenter au hangar ce
matin pour un examen médical, a-t-il répondu.
- En effet, ai-je répliqué. J'y suis moi-même allé
pour l'examen par palpation. " (Pour ceux qui n'ont jamais fait partie
de la MRC, cet examen nécessite que vous montriez vos fesses. Le
médecin vous place sa main dans l'aine puis vous demande de tourner
la tête vers la gauche et de tousser. Je n'ai jamais très
bien compris l'objet d'un tel protocole mais je crois deviner vaguement
qu'il servait à vérifier l'absence de hernies.) " Qu'est-ce
qui s'est donc passé?, ai-je poursuivi.
- Ça ne pouvait pas tomber sur un manoeuvre, ou un gars des transmissions.
Non, il fallait que ce soit l'un des nôtres.
- Allez, dites-moi ce qui est arrivé " ai-je repris.
Sa gorge s'est serrée et il a dû faire l'effort de se ressaisir
avant de pouvoir parler. " Tout allait bien jusqu'à ce que
cet (insérer torrent d'injures anathémiques) de clown se
présente devant le médecin pour l'inspection. Il baisse
son pantalon et le médecin lui prend l'aine, lui dit de tourner
la tête à gauche et de tousser. Puis le médecin met
la main de l'autre côté, lui dit de tourner la tête
à droite et de tousser, et c'est alors que la situation tourne
à l'enfer parce l'imbécile se penche plutôt en avant
et embrasse le médecin en plein front! "
J'ai bien failli me donner une hernie à force de réprimer
ma folle envie de rire et de tenter de conserver une expression empreinte
d'empathie.
" Qu'est-ce que le type avait à dire pour sa défense
quand vous l'avez convoqué ici?, ai-je réussi à pousser
d'une voix étranglée.
- Il a dit (et à ce moment le visage de mon supérieur s'est
empourpré d'une teinte qui signale généralement l'apoplexie)
' Mais Chef, il était si gentil avec moi que j'ai voulu lui rendre
la pareille! ' ".
LE NCSM BONAVENTURE PAR MER AGITÉE!
Trois!
Les Trackers sont amarrés sur le pont. Le vent
souffle à 85 mi/h, soulevant le bout trois pieds au-dessus des
vagues.
La proue du navire recule de 10,5 pouces sous l'impact des vagues.
Le puits aux chaînes et le coqueron avant étaient inondés
et frappaient les vagues de plein fouet plutôt que de glisser à
leur rencontre.
NCSM MALLARD
AOÛT 1960 À SEPTEMBRE 1962
DEUX MOTEURS DIESEL DE 1200 HP
J'ai été muté du NCSM Bonaventure
au NCSM Mallard en août 1960, allant du plus grand navire de la
Marine au plus petit. Après tout ce temps passé en mer,
j'étais dû pour une période de service à terre.
C'était comme ça! Si vous n'entendez pas à rire
Nous étions en disponibilité tous les jours à compter
de 8 h et jusqu'à ce que le NCSM Shearwater ait terminé
ses exercices de vol pour la journée. La journée pouvait
donc s'étirer jusqu'à 21 h ou 22 h, surtout lorsqu'on oubliait
de nous autoriser par radio à dégager. Ensuite, comme nous
étions à quai à la jetée de Shearwater, ceux
d'entre nous qui habitions à Halifax, c'est-à-dire la plupart,
mettions une heure à rentrer chez nous.
Le Mallard (du nom anglais du canard colvert) était l'un de nos
navires baptisés de noms d'oiseaux, tout comme le Loon (héron)
et le Cormorant (cormoran) de la MRC et le Blue Heron (héron bleu)
de la GRC. Ces navires étaient destinés à la recherche
et sauvetage et à la patrouille. Ils n'étaient pas aussi
rapides que les vedettes-torpilleurs et, leur barrot étant étroit,
ils roulaient dans n'importe quelle condition de mer. Comme nous étions
souvent appelés à quitter le port et à suivre la
côte jusqu'à la zone d'entraînement des aéronefs,
la forte houle de fond ne tardait pas à avoir raison de quiconque
était vulnérable au mal de mer. Une fois ancrés à
destination, ceux qui avaient tenu le coup jusque là succombaient
rapidement aux roulis. Nous nous tenions prêts jusqu'à ce
qu'un message radio nous autorise à dégager, puis nous ramenions
l'ancre et revenions à la jetée. Notre journée était-elle
finie? Loin de là! Comme je l'ai déjà dit, nous restions
au poste jusqu'à ce que toutes les activités de vol de la
journée soient terminées. J'ai trouvé cette affectation
la plus rigoureuse et la plus frustrante de toutes puisque nous étions
si près de nos foyers sans jamais pouvoir y aller.
Quoi qu'il en soit, nous pouvions compter sur notre sens de l'humour
pour aider à rompre l'implacable monotonie. Bien souvent, nous
étions " mobilisés " du matin au soir sans avoir
la moindre tâche à accomplir. Nous devions simplement rester
SUR PLACE!
Un soir que nous revenions au port au terme d'une autre longue journée
n'annonçant rien de mieux que le mince espoir de pouvoir dégager
dès notre arrivée, le manuvrier était grognon,
comme la plupart d'entre nous. Sauf que, le manuvrier étant
le maître d'équipage de notre petite embarcation à
canards, son humeur importait. Bref, nous rentrions au port, quand le
responsable du radar a omis de signaler la bouée de Little Thrumcap
Ledge. Près de moi dans sa petite timonerie, le maître d'équipage
avait aperçu la bouée mais il attendait que le relèvement
radar lui soit communiqué comme il se doit. Or, le radariste s'était
fait très silencieux et le demeurait.
À bout de patience, le maître d'équipage a fait venir
le radariste et lui a dit sa façon de penser sans ménagement.
" Je tiens à ce que vous me signaliez absolument tout ce que
vous repérez. Vous ne m'avez jamais signalé cette bouée.
Que ce serait-il passé si je ne l'avais pas vue? " a-t-il
dit.
Le radariste n'a fourni aucune explication. Il s'est contenté
d'observer les grandes chaussures de pointure 12 du maître d'équipage
et s'attendait de toute évidence à en connaître le
contact d'un moment à l'autre.
" Retournez à votre poste, a poursuivi ce dernier. Réveillez-vous
et signalez-moi tous les !!@#$ blips que vous verrez. "
L'homme pris en défaut est retourné à son radar
et le silence a envahi le Mallard. Quelque 15 minutes plus tard, cependant,
nous avons brusquement été tirés de nos rêveries.
" Maître, ici le radar. J'ai un contact à l'azimut vert
trois zéro, à 600 verges de distance. (pause) FAUCON DE
MERDE - EN PLEIN PLONGEON! "
Nous nous sommes tous regardés, puis nous avons éclaté
de rire. Le maître s'est mis à rire lui aussi puis s'est
arrêté, constatant qu'il était déjoué,
puis s'est finalement remis à s'esclaffer avec nous. L'incident
a transformé une journée absolument frustrante en une foire
du rire et, comme si notre bonne humeur avait pu se transmettre par un
moyen ou un autre à Shearwater, même si c'était à
toutes fins pratiques impossibles, nous avons pu dégager dès
notre arrivée.
À ma deuxième année à bord du Mallard, celui-ci
a été envoyé à l'arsenal maritime de Sydney
pour des radoubs. Nous passions donc la semaine à travailler à
Sydney, puis la plupart d'entre nous rentrions en voiture à Halifax
ou à Dartmouth une fois l'autorisation de dégager donnée.
Nous avions jusqu'au lundi midi pour retourner à Sydney.
Pour limiter mes dépenses en essence, je prenais trois passagers
avec moi, ce qui a mené à une anecdote amusante pour mes
passagers et gênante pour moi.
Nous étions sur le chemin du retour un lundi matin, sur la route
102 à la hauteur de l'emplacement actuel de l'aéroport de
Halifax. À l'époque, nous devions franchir une colline bordée
sur ma droite d'une clôture munie d'une barrière. Mes trois
passagers somnolaient quand tout-à-coup j'ai aperçu du coin
de l'il un orignal qui longeait la clôture. J'ai crié
aux autres de regarder mais nous avons commencé à redescendre
de l'autre côté de la côte avant qu'ils aient eu le
temps de voir quoi que ce soit.
Tout en serait resté là si j'avais pu tenir ma langue.
Or, à notre retour de Sydney le vendredi suivant, alors que nous
approchions de l'endroit où j'avais aperçu l'orignal, je
n'ai pas pu m'empêcher de dire à mes copains " Regardez
juste après cette butte; c'est là que j'ai vu un orignal
lundi ".
Nous avons franchi la butte et, à ma vive déception, il
y avait derrière la barrière un cheval portant un vieux
chapeau de paille! Quelqu'un avait aménagé des trous dans
le chapeau pour ses oreilles. Vous auriez dû entendre mes confrères
hurler quand nous avons défilé à toute allure sous
son regard solennel!
Il a porté le nom d'orignal de Bruce pendant plusieurs semaines.
Heureusement pour moi, nous ne l'avons toutefois revu qu'une fois, et
les moqueries ont cessé. Je n'ai jamais su s'il était parti
au paradis des chevaux ou s'il était simplement allé se
chercher un nouveau chapeau!
Puis vint le jour où les radoubs ont été terminés,
et tous les essais concluants. Nous devions nous diriger sur Halifax et/ou
Shearwater à 10 le lendemain.
Je remplissais des papiers de dernière minute quand le mécanicien
de la salle des machines de service est venu frapper à ma porte
pour m'apprendre que deux chauffeurs se battaient sur la jetée.
J'ai demandé de qui il s'agissait et la réponse m'a abasourdi.
Les deux batailleurs étaient meilleurs amis et pratiquement inséparables.
Il était rare de les voir l'un sans l'autre. De fait, leur proximité
était si évidente que j'avais commencé à les
appeler en moi-même Damon et Pythias. J'ai dit au mécanicien
de service que je m'en occuperais.
Je me suis rendu sur la jetée et j'ai ordonné aux deux
hommes de s'arrêter. Ils ont obéi et sont restés là
à me regarder d'un air penaud. J'ai remarqué que Damon avait
flanqué toute une raclée à Pythias sans avoir reçu
le moindre coup.
Le combat avait de toute évidence été très
unilatéral.
" Qu'est-ce qui vous a pris tous les deux?, ai-je demandé.
Vous êtes meilleurs amis, pour l'amour du ciel. Pourquoi diable
en êtes-vous venus aux coups? "
Tous deux ont haussé les épaules, mais aucun n'a voulu
fournir d'explications. Je me suis dit en moi-même qu'il y avait
une femme là-dessous.
" Bon, ai-je ajouté tout haut. Puisque l'incident s'est produit
sur la jetée et que personne n'est gravement blessé, si
vous retournez tous les deux au mess et si vous vous tenez tranquilles
le reste de la soirée, je passerai l'affaire sous silence. Mais
si j'entends parler de vous deux, je vous garantis que je vous mets en
accusation demain. M'avez-vous bien compris? "
Ils ont compris le message et sont retournés à leurs couchettes
comme deux petits garnements. La nuit s'est terminée sans anicroche,
mais au matin, j'ai voulu aller voir où ils en étaient avant
de prendre le large. Pythias faisait partie de l'équipe du matin
et à son réveil, il s'est apparemment plaint d'avoir mal
partout.
Il a gémi " J'ai tellement de courbatures que je ne vois
pas comment je vais pouvoir faire mon travail ce matin ".
Damon, qui était en train de déjeuner et a entendu Pythias,
a offert de remplacer son ami Pythias au travail.
" Tu ferais ça pour moi?, a demandé Pythias.
- Bien sûr, a répondu Damon. Entre amis, on se rend service!
" Quelle paire! Nous sommes partis pour Halifax et tout était
comme s'il n'y avait jamais eu de querelle. Plusieurs jours plus tard,
j'ai entendu dire à travers les branches que Damon avait emmené
Pythias prendre un bon coup!
Mes jours à bord du Mallard étaient terminés; j'ai
été promu mécanicien en chef de la salle des machines,
première classe, groupe de métier 4, et j'ai reçu
la canne correspondante, le tout rétrogradé au mois de juin
1962. J'avais passé plus de deux ans sur la terre ferme! Je suis
donc passé du Mallard à la frégate NCSM Lauzon en
qualité de mécanicien principal en septembre 1962, pour
en repartir en mai 1963, au moment où elle a désarmée.
Non seulement cette affectation a-t-elle été ma plus courte,
mais elle a également été marquée par le décès
d'un de mes meilleurs amis. Or, comme ceci est un récit d'histoire
drôles, je m'empresse d'enchaîner avec mon affectation suivante.
Une fois le NCSM Lauzon désarmé, je me
suis retrouvé à bord du NCSM Stadacona, et j'aimerais vous
raconter ce qui m'y est arrivé pendant que j'attendais mon transfert
au NCSM Terra Nova.
En 1963, un comité de sélection d'officiers a été
constitué et je me suis présenté en entrevue. Les
membres du comité m'ont posé toutes sortes de questions
(aucune ayant trait à la mécanique), la plupart de nature
personnelle. Ils ont fini par dire que mon dossier était solide
mais qu'ils voulaient savoir si ma famille ou mes antécédents
auraient pu par le passé ternir la bonne réputation des
Turner.
J'ai répondu qu'à ma connaissance, il n'y avait eu aucun
tel incident. En fin de compte, ma candidature a été rejetée
du fait que j'étais trop âgé et pas assez fonceur.
J'ai été déçu, mais je n'en ai pas moins trouvé
un pendant humoristique à l'histoire, m'étant rappelé
que j'avais omis de parler au comité de deux parents éloignés.
Premièrement, mon grand-père avait été arrêté
pour vol de brebis - ou faudrait-il plutôt dire qu'il leur faisait
subir de mauvais traitements? Il semblerait qu'il reste un flou à
cet égard!
Deuxièmement, mon arrière-arrière-grand-père
avait été cloué au pilori pendant sept jours pour
avoir troublé la paix et le bon ordre. D'après le libellé
de sa sentence, il aurait produit un bruit affreux au passage du Duc et
il aurait de surcroît enjoint le Duc à tenter un acte qui
s'avérerait physiquement impossible.
Je n'ai aucune peine à imaginer que si j'avais mentionné
ces deux parents au comité de sélection, je lui aurait épargné
le prétexte de mon âge et de mon tempérament comme
motif pour m'écarter de leurs illustres rangs. Qui sait? Peut-être
aurais-je pu devenir un " Monsieur " plutôt qu'un "
Chef "? Mais passons maintenant au Terra Nova.
[Je me dois d'ajouter que
le père de Bruce a fugué à l'âge de 14 ans
pour prendre la mer, mais qu'il a été renvoyé à
la maison. Il a récidivé vers l'âge de 16 ans et est
devenu garçon de cabine dans la marine britannique. Il a ensuite
déserté la marine britannique pour s'enrôler dans
la marine des États-Unis, puis il a déserté cette
dernière au profit de l'Armée canadienne pendant la Première
Guerre mondiale. - Laurel (Turner) Beechey, nièce de Bruce Turner]
NCSM TERRA NOVA
NOVEMBRE 1963 À SEPTEMBRE 1966
TURBINES, PUISSANCE À L'ARBRE DE 30 000 HP
Je suis devenu mécanicien principal du NCSM Terra
Nova en novembre 1963 et j'y ai terminé ma carrière en mer
deux ans et onze mois plus tard.
J'aimais tout de ce navire. J'y avais une merveilleuse équipe
des machines et, surtout, l'équipe m'aimait. Il s'agit là
d'un élément important, car un supérieur qui ne jouit
ni de l'estime ni du respect de ses subalternes s'expose à des
difficultés.
Je m'entendais bien avec l'officier mécanicien, même si
mes hommes éprouvaient des sentiments mitigés à son
égards. Je les appelais mes hommes parce que j'étais leur
supérieur immédiat que qu'en cas de besoin, je m'interposais
entre eux et les officiers. Il m'est arrivé quelques fois de me
présenter directement au capitaine quand j'étais convaincu
que mes hommes étaient lésés, et ceux-ci savaient
que s'ils avaient raison, je les appuierais entièrement.
Je suis arrivé en novembre et nous avons effectué plusieurs
opérations au large de la Nouvelle-Écosse et des Bermudes.
Par contre, nous avons passé Noël à Halifax, et tout
le personnel était heureux, se plaignant et rouspétant beaucoup
moins que d'habitude.
Il y avait sur le pont un chauffeur qui était tout un numéro.
Et quand je dis tout un numéro, vous avez ma parole qu'il sortait
de l'ordinaire car des numéros, j'en ai vu plus d'un et je sais
de quoi je parle.
Celui-ci était un bon diable, mais il aimait infiniment aller
faire un tour à la taverne en rentrant chez lui. Hélas,
pas simplement une fois de temps en temps, mais tous les soirs. Comme
Noël approchait et que l'esprit des fêtes et la joie de la
camaraderie lui faisaient chaud au cur, il s'est attardé
plus longtemps que d'habitude et il a trinqué plus fort que d'habitude.
Nous devions assister à une activité officielle et il aurait
dû rentrer chez lui au plus tard à 14 h, mais il était
déjà 17 h 30 quand il est arrivé.
Sa femme était en train de laver le plancher de la cuisine à
genoux.
Il s'est appuyé contre la porte, sa casquette sur la nuque, et
dans ce qu'il croyait naïvement être sa meilleure imitation
de W.C. Fields, a déclaré d'une voix douce " Vous savez,
mon poussin, j'ai bien envie de déféquer sur votre plancher
propre ".
Sans même cesser de récurer, sa femme a simplement levé
la tête et lui a répondu " Osez donc, mon ami, et (le
salon funéraire) Cruikshank pourra vous nettoyer le derrière!
".
Ce qui me rappelle une autre occasion où il avait essayé
de tourmenter sa femme. Il n'était pas du genre à faire
du tort, mais quand il avait une ou deux ou trois bières ou plus
dans le corps, il aimait bien chercher à la faire fâcher
en la contredisant ou en se plaignant de tout et de rien. Un soir qu'il
l'a trouvée en train de repasser dans la cuisine pendant que le
souper grésillait sur la cuisinière, il a décidé
de faire son numéro du plaignard pour lui taper sur les nerfs.
" Est-ce que tu fais encore des côtelettes de porc? Nous en
avons déjà mangé trois fois cette semaine. Tu ne
pourrais pas te forcer pour trouver autre chose de temps en temps? Tu
pourrais peut-être même préparer quelque chose que
j'aime, pour faire changement " a-t-il lancé.
J'ai entendu et lu bien des histoires sur la course de la bouline, mais
rien n'aurait pu me préparer à l'expérience que j'en
ai eue. J'étais ingénieur en chef, mais tout un chacun l'a
complètement oublié quand j'ai enfilé les vêtements
de femme prescrits pour l'occasion, y compris deux plats à barbe
inversés pour former des seins assez généreux sous
ma robe rouge. Je me suis fait pincer (au moins une fois par mon fils
la Terreur de Pictou, j'en suis sûr) et tapoter partout où
les gens bordant le passage pouvaient m'atteindre. Le temps de me rendre
au microphone, j'ai reçu trois demandes en mariage, cinq offres
de liaison et deux suggestions quant à ma carrière post-retraite
de la Marine qui me donnent encore la chair de poule!
J'ai finalement atteint le microphone, et j'ai dû attendre que
les sifflements s'atténuent pour commencer à lire le défi
que j'avais préparé, que je reprend ici tel qu'il était
énoncé en cette soirée d'il y a trente ans, puisque
j'en ai retrouvé l'original.
" DÉFI DE 1964 : Je suis venu en avion de Pictou pour me
trouver aux côtés de mon fils Joseph (je t'ai entendu Fiston,
et ce n'est pas de tes affaires que je sois venu en Tracker ou sur mon
balai) pendant son combat de ce soir contre le ' Bâtard ' masqué.
Je veux bien croire qu'il répond au nom de ' Merveille ' pour vous,
mais je l'ai vu et s'il n'a rien d'un bâtard, alors moi je suis
la tante de Charlie!
Joe mérite bien son nom de Terreur de Pictou car j'ai moi aussi
semé la terreur dans ma jeunesse. De fait, cela explique que j'aie
eu Joe. Mais ça, c'est une toute autre histoire, Fiston.
Maintenant que j'ai aperçu ce Bâtard masqué, je ne
crois pas que Joseph aura trop de fil à retordre. Comme j'ai dit
à Joe, ce type masqué a les muscles les plus développés,
mais toi, tu as l'estomac le plus fort. (Aparté) Pas idéal,
comme choix de mots.
De toute façon, Joseph est un bon garçon, propre et honnête.
De fait, la seule partie de Joe qui soit mal tournée est son esprit.
Joe est toujours en train de faire les beaux yeux aux filles de Pictou
au lieu de travailler avec nous sur la ferme, à labourer les champs.
Son paternel avait l'habitude de tirer la charrue et nous étions
bien ensemble. Je n'ai jamais compris pourquoi il m'a quittée!
Joseph s'est montré des plus attentionnés depuis le départ
de son père. Il a même souscrit une assurance-vie de la Prudentielle
à mon égard, à double indemnité de surcroît,
pour la cas où sa vieille mère chérie mourrait accidentellement.
Je suis tout excitée parce qu'il m'a montré le ' roc 'qui
illustre la police d'assurance et il a promis de me conduire jusqu'au
sommet. Il a même marqué d'un X l'endroit exact où
nous allons!
Mon fils est tellement prévenant que je meurs d'impatience de
voir son rafiot prendre la mer. (Désolé Fiston, je peux
dire " navire " si tu insistes.)
Je tiens simplement à annoncer à tout le monde que la Terreur
de Pictou aura sa bonne vieille mère dans son coin de l'arène
samedi soir et qu'elle veillera à ce que le combat se déroule
dans les règles. Je ne suis qu'une pauvre vieille dame, mais si
l'arbitre ne se montre pas impartial envers mon Joseph, je vais lui lancer
un bon coup de pied à un endroit où les pansements ne tiennent
pas. "
L'équipage a salué mes efforts avec ravissement et il a
réagi avec un enthousiasme débordant aux autres défis.
Pour éviter de revivre l'expérience de la bouline, j'ai
enlevé ma perruque et j'ai rapporté mes " seins "
au mess, et je m'en suis tiré indemne.
D'autre matchs et d'autres numéros se déroulaient dans
l'arène ce soir-là, mais l'attraction principale était
sans l'ombre d'un doute le combat des poids lourds. Enfin, l'heure du
combat a sonné!
Il n'y avait aucun moyen d'éviter de courir la bouline cette fois.
Dieu merci, la plupart des personnes qui n'étaient pas de service
se trouvaient déjà près de l'arène, sur la
plage arrière.
La nuit était belle. Le temps était calme, dégagé
et chaud, et une grande lune ronde planait dans le ciel quand nous avons
écarté les câbles pour que je puisse escorter Joseph
dans son coin. Notre arrivée a violemment rompu le calme, les gens
se mettant à faire des paris et à donner les cotes pour
le match.
L'arbitre (l'officier responsable des loisirs) a fait venir les adversaires
au milieu de l'arène et m'a renvoyé dans le coin pour avoir
tenté de m'en prendre à la Merveille masquée, pendant
que la foule m'encourageait de ses suggestions colorées et osées.
Les deux hommes y allaient de feintes et de grognements tout autour de
l'arène, sans tenir compte des moindres conseils, tant les bons
que les mauvais, que la foule leur criait. Joe a tenté une prise,
a raté son coup et dans le temps de le dire, s'est retrouvé
sur le dos, la Merveille masquée tentant de le coller au tapis.
Joe a réussi à se dégager, mais au prix d'un vaillant
effort, et les partisans de la Merveille se sont mis à crier pour
qu'elle porte le coup de grâce. Joe s'est retrouvé au sol
à nouveau et, cette fois, ses tentatives de se dégager ne
donnaient rien. À peine parvenait-il à empêcher que
les deux épaules lui touchent le tapis, que le compte y soit et
que le match lui échappe.
Je ne tenais plus en place. Criant à tue-tête " Tiens
bon, Joe, Maman arrive! ", j'ai relevé ma longue jupe, franchi
les câbles et foncé sur les deux lutteurs. Le niveau de bruit
était infernal. J'ai enlevé la Merveille masquée
de sur Joe, l'ai retournée, l'ai projetée sur le tapis et
je suis laissé tomber dessus. La foule était en délire!
Mon costume a dû être très convaincant car la Merveille
masquée m'a lancé " Bon sang, Madame, faites attention
"!
Le match a été déclaré nul puisque Joe aurait
perdu. Mais comme j'étais sa mère après tout, on
m'a pardonné de m'en être pris à son adversaire. Le
résultat a également évité les rancurs
puisque personne n'a perdu son pari. Dans l'ensemble, la soirée
s'est très bien déroulée et tout le monde est reparti
en riant.
Plusieurs mois plus tard, nous avons accueilli à bord un mécanicien
atteint d'un défaut d'élocution : il bégayait énormément
lorsqu'il était nerveux ou énervé. Comme il était
d'origine écossaise, il était inévitable qu'il porte
un nom commençant par Mac. Or, Mac était des plus compétent
et très fiable, alors il s'est retrouvé dans l'une des salles
des machines, chargé d'un quart de travail en mer.
Comme il bégayait tant, lorsqu'il répondait au téléphone,
il se contentait de dire " Oui? ".
Hélas, l'officier mécanicien de l'époque tenait
aux protocoles. Peu importe où il appelait, quiconque répondait
devait préciser le nom de la section, son grade et son nom, dans
cet ordre, par exemple, " 1re salle des machines, maître Untel
à l'appareil ", et attendre les ordres à exécuter.
Toujours est-il qu'un jour où le téléphone de Mac
a sonné et où Mac a répondu " O?oui ? ",
il est malheureusement tombé sur l'officier mécanicien,
qui s'est empressé de le réprimander. " Vous savez
comment je veux que les sections répondent au téléphone.
La prochaine fois, je veux que vous répondiez correctement! M'avez-vous
bien compris? "
Vraiment énervé, Mac a tout juste réussi à
dire " O-o-o-oui M-M-M-M'sieur ". Puis il a enchaîné
" M-M-M'sieur, p-p-p-puis-je a-a-a-jouter q-q-q-quelque ch-ch-chose
? ".
L'officier mécanicien a répondu " Certainement. Allez-y
".
Mac a déclaré " En c-c-c-as d-d-d-d'urgence, n-n-n'appelez
p-p-pas ici, p-p-parce q?q-que nous serions tous morts! ".
Les quelques derniers mots sont sortis précipitamment. L'officier
mécanicien m'a raconté l'incident et nous l'avons trouvé
bien drôle. Je ne sais pas si l'ingénieur mécanicien
a continué d'insister pour que Mac réponde correctement
ni même d'appeler régulièrement à sa section.
Ma carrière en mer a pris fin en septembre 1966 et je me suis
retrouvé au centre d'examens, au NCSM Stadacona. C'était
la nouvelle façon de faire les choses. À l'âge de
48 ou 49 ans, vous alliez finir vitre carrière à l'endroit
où vous prendriez votre retraite. Ainsi, vous pouviez établir
des contacts et vous préparer à intégrer le marché
du travail civil. Comme je comptais prendre ma retraite à Halifax,
j'ai donc été envoyé au NCSM Stadacona et j'y suis
resté jusqu'à l'âge de 50 ans.
Bref, en octobre 1969, j'ai atteint l'âge de la retraite obligatoire
pour les sous-officiers, à savoir 50 ans. Pour leur part, les officiers
commissionnés pouvaient rester jusqu'à 55 ans.
C'était la fin! Malgré la guerre et l'éloignement
de ma famille en temps de paix, j'ai adoré faire partie de la Marine
et je ne changerais rien à mon parcours, même si on m'en
donnais l'occasion.
J'ai navigué pendant la guerre et après la guerre avec
des hommes que je considère parmi les meilleurs que le Canada pourra
jamais former.
Voici le conseil que j'adresserais à quiconque songe à
s'enrôler dans la Marine, ou même dans les autres services
: sondez d'abord votre sens de l'humour; si vous constatez que vous en
êtes dépourvu, passez à autre chose, et si vous vous
en découvrez effectivement un, ne partez pas sans lui!
Bruce A. Turner
Mécanicien en chef de la salle des machines, 4e classe

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