Installations côtières à Gaspé — Les Fairmiles de type B

Les origines des fairmiles

Lors de la Première Guerre mondiale, après le succès remporté par les attaques de sous-marins allemands sur les navires britanniques, il devint impératif de créer une force de contre-attaque anti-sous-marine. C’est pour cette raison que l’Amirauté britannique octroya, entre autres, un contrat à la compagnie Elco pour la construction de 50 vedettes en bois. Cette commande fut suivie d’une autre de 500 unités à être livrées au plus tard en novembre 1916.

La vedette, d’une longueur de 80 pieds, fut dessinée par monsieur Irwin Chase. Avec un déplacement de 42 tonnes et une vitesse de 19 noeuds, elle était équipée de deux moteurs à essence de 6 cylindres de marque Standard et d’armements anti-sous-marins incluant un canon de 3 livres à l’avant et des grenades sous-marines.

La Marine américaine développa également un navire de lutte anti-sous-marine (subchaser) en 1916. L’architecte naval Albert Swasey fut mandaté par Franklin D. Roosevelt pour concevoir un bateau efficace pour la chasse anti-sous-marine. Connu sous l’appellation classe SC-1, d’un déplacement de 85 tonnes, d’une longueur de 110 pieds et d’une largeur de 16 pieds, le navire de lutte anti-sous-marine était équipé de trois moteurs à essence Standard de 200 H.P. (chevaux-vapeur). L’autonomie était de 1000 milles et sa vitesse maximum de 17 noeuds. Le SC-1 était pourvu de deux canons de 3 pouces de calibre 23 et de deux mitrailleuses. L’équipage total était de 27 personnes dont deux officiers. Au total, à la fin de cette première guerre, 440 navires de ce type avaient été mis en service.

Bien que rapides et relativement efficaces pour la chasse anti-sous-marine, les vedettes de Elco et les SC-1 étaient inconfortables pour l’équipage et non adaptées pour les mers houleuses.

Malgré cela, à l’approche de la Seconde Guerre mondiale, ces deux types de vedettes inspireront le concepteur des fairmiles.

Peu de temps avant la Seconde Guerre mondiale, un document rédigé par le vice-amiral C.V. Usborne sur la nécessité de se doter d’une flotte de vedettes (motor launches) anti-sous-marines attira l’attention d’un industriel britannique du nom de Noel Macklin.


Prototype du Fairmile ML 100 complété le 19 mai 1940
Imperial War Museum

Monsieur Macklin avait servi comme réserviste avant d’occuper le grade de lieutenant de 1916 à 1918. Après 1918, il entreprit différents projets commerciaux dans le domaine du yachting et de la course automobile. Son entreprise, la Fairmile Engineering Company, avait aussi construit une version anglaise de l’automobile américaine Hudson, la Railton.

Mettant à profit son expérience dans le domaine, il présenta donc à l’Amirauté britannique un projet de production en série d’une vedette à partir d’éléments préfabriqués par des entreprises telles que les fabricants de meubles et de pianos, puis assemblés dans des chantiers maritimes.

Il fonda la Fairmile Marine Company, située à Fairmile, Cobham, dans le Kent, en s’entourant d’une équipe d’ingénieurs et d’architectes navals. La commande initiale tardant à venir, il décida de construire un prototype, le Fairmile A, ML 100, par le chantier Woodnut à Bembridge, Île de Wight. En juillet 1939, soit deux mois avant le début des hostilités, l’Amirauté octroya un contrat à Macklin pour la construction de 11 fairmiles de type A.

L’idée géniale de produire des composantes par des industries peu liées à l’effort de guerre permettait de produire rapidement, en série, de grandes quantités des composantes du bateau comme des quilles, des membrures, des cloisons et des étraves, puis de confier l’assemblage, sous forme de modules, aux chantiers maritimes désignés.

Le fairmile de type A présentait les caractéristiques suivantes:

 

Longueur hors tout

110 pieds

Largeur

17 pieds 5 pouces

Tirant d’eau avant

4 pieds 6 pouces

Tirant d’eau arrière

6 pieds 6 pouces

Production

12, ML 100 à ML 111

Type de construction

préfabriqué, coque formée de deux rangs d’acajou disposés en diagonale, membrures en contreplaqué, coque subdivisée en neuf compartiments étanches.

Déplacement

57 tonnes, excluant l’armement et les équipements.

Propulsion

3 moteurs à essence Hall-Scott V12 de 600 H. P. (chevaux-vapeur) chacun, double gouvernail.

Vitesse maximale

25 noeuds à 2200 RPM (tours-minute)

Capacité en carburant

1200 gallons

Autonomie

600 milles à 12 noeuds

Armement

Un canon de 3 livres Hotchkiss, une paire de mitrailleuses Lewis de calibre .303 et 12 grenades sous-marines.

Communication

Radio W/T (à transmission sans fil)

Équipement de détection

Asdic, l’ancêtre du sonar

Équipage

16, incluant 2 officiers.

 


Fairmile en voie d’achèvement dans un chantier naval canadien
Ministère de la Défense nationale (O-1176)

Juste avant le début de la guerre, l’Amirauté décida de développer une nouvelle version du fairmile A basée sur la même méthode de construction et qui deviendrait le fairmile de classe B.

Le B serait naturellement une version améliorée du A, d’une longueur de 112 pieds au lieu de 110 et d’une largeur de 18 pieds 3 pouces au lieu de 17 pieds 5 pouces. La capacité des réserves de carburant sera augmentée de 1200 gallons à 2305 gallons (gaz aviation, octane 89). À cause d’un approvisionnement limité en moteurs de la compagnie Hall-Scott, le nombre de moteurs sera réduit à deux, ce qui permettra d’en construire 50% de plus. La vitesse maximum sera réduite à 20 noeuds au lieu de 25. Avec ces nouveaux réservoirs, le fairmile avait alors une autonomie améliorée de 1500 milles nautiques à une vitesse de 12 noeuds.

En septembre 1939, une commande de 13 unités fut accordée à la Fairmile Marine Co. dont le mandat était d’octroyer les contrats de construction aux différents chantiers dans le monde et de s’assurer du respect des normes d’assemblage établies.

Les commandes se succédèrent de façon accélérée si bien qu’au cours de la période 1939 à 1945, plus de 680 furent construits pour les marines du Commonwealth dont, entre autres, la Marine royale britannique (534), la Marine néo-zélandaise (12), la Marine australienne (35) et la Marine royale canadienne (80).


Trois vedettes Fairmile de la 72e flotille basée à Halifax
Origine inconnue

Le fairmile pouvait voir son armement modifié au besoin et ainsi s’adapter aux différentes situations: vedette de lutte anti-sous-marine (subchaser), vedette ambulance (ambulance launch), vedette de sauvetage (rescue launch) ou mouilleur de mines (minelayer).

Sur le pont, des rails de métal ainsi que des ancrages permettaient l’installation et le changement rapide de différents types d’armement en fonction de la mission à accomplir.

La versatilité du fairmile sera une de ses grandes qualités.

Dans ce contexte, la Fairmile Marine Co. prit un essor considérable, mais les besoins de capitaux supplémentaires firent en sorte que Noel Macklin négocia une entente pour devenir, en quelque sorte, une division de l’Amirauté dont la responsabilité était de recevoir les commandes de fairmiles, de gérer l’approvisionnement en matériaux et de superviser les contrats de construction octroyés.

Le personnel, à un certain moment, dépassa les 500 employés. Macklin devait s’assurer de minimiser les délais de production, s’assurer de la disponibilité des composantes et de diversifier les contrats de sous-traitance dans des entreprises moins visées par l’effort de guerre.


Essais en mer du Q 054 peu après son lancement en octobre 1941.
Origine inconnue
(no. nég : 87-56)


Lancement du Q 056 en novembre 1941 au Greavette Boats Ltd. de Gravenhurst, Ontario.
Origine inconnue

De l’autre côté de l’Atlantique, la Marine royale canadienne avait aussi un besoin grandissant de bâtiments de toutes sortes pour repousser l’attaque des convois par les U-boots. Comme la nécessité immédiate de vedettes de type fairmile s’imposait, la Marine canadienne profita elle aussi de la conception de ce bateau, et ce en tant que marine du Commonwealth et à cause des liens étroits et harmonieux qu’elle entretenait avec la Marine royale britannique.

80 fairmiles furent construits au total pour la Marine canadienne et mis en service du mois d’octobre 1941 au mois d’octobre 1944. Les premiers fairmiles canadiens, semblables à quelques détails près de la version britannique, furent construits par des chantiers de l’Ontario et mis en service en octobre et en novembre 1941.

Le prix de revient de chaque bateau fut de 132 000$ soit 85 000$ pour la coque, 20 000$ pour les moteurs et 27 000$ pour l’armement, les fournitures et l’équipement.

Les programmes de construction des fairmiles au Canada se répartirent comme suit:

 

Programmes

Nombre

1940-41

24

1941-42

12

1942-43

18

1943

8

1943-44

18

Total
80


Au cours de cette période, la construction fut effectuée dans 12 chantiers maritimes, principalement en Ontario:

 

Nom des chantiers maritimes

Nombre construits

Greavette Boats Ltd., Gravenhurst, Ontario

9

Grew Boats Ltd., Penetang, Ontario

8

Hunter Boats, Orillia, Ontario

7

J.H. Leblanc Shipbuilding Co., Weymouth, Nouvelle-Écosse

7

Mac-Craft Limited, Sarnia, Ontario

8

Midland Boats Works, Midland, Ontario

8

Minett-Shields Ltd., Bracebridge et Port Carling, Ontario

10

J.J. Taylor & Sons Ltd., Toronto, Ontario

9

Vancouver Shipyard Co., Vancouver, Colombie-Britannique

5

A.C. Benson, Vancouver, Colombie-Britannique

4

Star Shipyards Co., New Westminster, Colombie-Britannique

5

Total de vedettes construites
80

 


Plan sommaire du Fairmile de type B et des types d’armements.
Origine inconnue

 

Afin de s’approprier les contrats de construction de fairmiles dans les chantiers maritimes de l’Ontario, une association fut formée au début de la guerre, l’Ontario Fairmile Association. Elle était présidée par W. Taylor et comptait D. Hunter comme secrétaire-trésorier. Tous les chantiers de l’Ontario qui participaient à la construction des fairmiles étaient membres de cette association qui assumait également la coordination entre les chantiers et avait comme responsabilité d’accélérer la production.

Lorsque la construction d’une coque était terminée, la mise à l’eau du bateau donnait lieu à une brève cérémonie officielle.

L’étape suivante consistait à installer les différents armements, suivi de la livraison à bord de tout l’équipement nécessaire à son autonomie : literie, vaisselle, pièces de rechange, outils, fournitures diverses, nourriture et finalement combustible.

Tout cet équipement était entreposé entre autres à Québec, au bassin Louise, dans le hangar numéro 18. Un arrêt était donc prévu à cet endroit après le départ de l’un des chantiers navals des Grands Lacs.


Canon arrière Oerlikon. Au centre, mitrailleuse Lewis et grenades sous-marines.
Photo : Ministère de la Défense nationale (HS 0268-11)


Canon avant Oerlikon
Photo : Ministère de la Défense nationale (GM 0015)

 

L’équipement de communication à bord consistait en un système de transmission sans fil, transmetteur modèle FR12TH et récepteur de type MSL5. Le transmetteur avait une puissance de 20 watts sur une alimentation de 24 volts et avec une portée de 50 milles sur basse fréquence. L’équipement de détection anti-sous-marine à bord d’un fairmile, nommé asdic, ancêtre du sonar moderne, de type 134 A, avait un dôme fixe placé sous la coque avant.

L’appareil émettait des pulsations d’énergie sonore qui se déplaçaient dans l’eau et qui étaient réfléchies par une cible. L’écho était reçu, amplifié et enregistré. Le temps écoulé entre la transmission et la réception indiquait la distance entre l’asdic et la cible. L’utilisation de cet appareil dans le golfe Saint-Laurent ne donna toutefois pas le succès escompté à cause des escarpements rocheux qui renvoyaient de faux échos. Lorsqu’un contact était clair, l’opérateur avertissait l’officier sur le pont qui, à son tour, ordonnait le largage de grenades sous-marines ou le lancement d’autres grenades par le Y gun.

L’armement à bord d’un fairmile était relativement complet compte tenu des dimensions du bateau et se résumait à ceci:

 

 

À la proue

Un canon de 3 livres remplacé ultérieurement par un canon simple 20 mm Oerlikon MK IV ou MK V

Sur le pont

2 mitrailleuses Lewis, .303
1 pistolet mitrailleur (sten gun) de 9 mm

Au centre du bateau

1 canon simple 20mm Oerlikon MK IV ou MK V

À la poupe

1 canon simple 20mm Oerlikon MK IV ou MK V
1 Y gun O.M.L. MK III
8 grenades sous-marines pour Y gun
14 grenades sous-marines de 300 lbs.

Divers

2 carabines No.4, MK I de calibre .303
3 revolvers de calibre .455 Smith & Wesson

 

Avec cet armement à bord, on qualifiait le fairmile de véritable little fighting ship, c’est-à-dire de petit navire de combat.

Les opérations des fairmiles au cours de la Seconde Guerre mondiale se répartirent en deux périodes. La première, appelée défensive, débuta lors de la mise en service des premiers fairmiles à l’automne de 1941 jusqu’au printemps de 1943, alors que la seconde, appelée offensive, s’échelonna du printemps 1943 jusqu’à la fin des hostilités.