Le réel

La population riveraine et ses élus demandent d’être protégés contre la menace allemande. On met sur pied des comités de protection civile et on décrète des mesures d’obscurcissement. La censure, tout comme la propagande sont des moyens privilégiés pour s’assurer que les gens demeurent discrets sur les événements survenus dans le fleuve et pour mieux protéger les côtes.

Nous vous proposons de découvrir certaines mesures réellement mises en place lors de ce conflit en parcourant de faux extraits d’articles de journaux qui vous plongeront dans l’ambiance de la vie en temps de guerre.

 

 

La censure est-elle vraiment efficace?

Envoyé spécial du MNQ

Nous apprenons de sources fiables que, suite à un premier torpillage d’un navire marchand en mai 1942, le gouvernement canadien a décrété la censure sur les informations relatant les activités sur le fleuve. Par voie de communiqué, les autorités nous annoncent donc que la première attaque sous-marine survenue dans le golfe entraînera une protection accrue de la navigation sur le fleuve.

Affiche de guerre
Archives nationales du Canada (C 87118)

Elles mentionnent qu’à l’avenir les torpillages ne seront plus rendus publics afin de ne pas fournir d’informations utiles à l’ennemi et ce malgré les protestations du député du comté fédéral de Gaspé, Joseph Sasseville Roy, d’autres hommes politiques et de journalistes. Ces mesures seront difficiles à appliquer car les attaques allemandes se produisent au vu et au su des communautés riveraines. La censure devient donc pratiquement inutile.

 

Affiche de guerre
Archives nationales du Canada
(C 90878)

On enjoint donc la population à ne pas discuter des mouvements de troupes ou du transport des marchandises afin de ne pas donner d’informations à l’ennemi.

La Direction de la censure précise qu’elle n’a pas de pouvoirs décisionnels auprès des médias. Elle se présente plutôt comme une instance à laquelle on peut se référer dans les cas difficiles ou équivoques. Les directeurs des postes de radios et des journaux doivent être vigilants; la censure est volontaire et les décisions qu’ils prennent sont finales. Nous précisons que la censure s’applique aux nouvelles, aux causeries et aux bulletins météorologiques. Il ne faudra pas que les médias fournissent les précisions suivantes : ne pas donner l’heure des torpillages, le nombre des navires coulés et le nombre d’explosions, l’endroit où l’attaque a eu lieu, les noms des rescapés ou les conditions atmosphériques. Tous ces renseignements sont précieux pour les Allemands, qui pourraient ainsi cibler d’une meilleure façon leurs attaques. Soyons vigilants !

Soutenons l’effort de guerre, surveillons la propagande

Envoyé spécial du MNQ

Nous apprenons que les services de propagande officielle feront des interventions directes à la radio et dans les journaux. En effet, le gouvernement encouragera l’effort de guerre et l’achat de bons de la Victoire, et incitera l’enrôlement dans les forces armées.

Des images de navires torpillés dans le golfe ou dans le fleuve Saint-Laurent seront même utilisées et vous encourageront à soutenir l’effort canadien et allié.

Voilez vos lumières !

Envoyé spécial du MNQ

Selon des sources dignes de foi, nous apprenons qu’à partir de l’automne de 1942, des mesures strictes et sévères ont été instaurées dans toute la péninsule gaspésienne, de l’Isle-Verte jusqu’à la baie des Chaleurs, afin d’éviter que l’ennemi ne détecte des sources lumineuses sur la côte ou sur le Saint-Laurent. En effet, les lumières le long de la côte permettent aux sous-marins allemands de se guider dans les eaux canadiennes et de connaître leur position géographique exacte. Madame Alexandrine Beaudoin, dans un article qui a été publié dans la revue Gaspésie, raconte en exclusivité qu’il était interdit de faire de la lumière dans les maisons sans avoir abaissé les stores et qu’il fallait se promener autour ou dans les bâtiments avec des lanternes allumées qui ne devaient pas être visibles de la mer.

Nous confirmons aussi que les autorités imposaient également la fermeture des réverbères, des fenêtres de maisons et des fanaux de gare de train. La moitié des phares de voiture devaient être peints d’un demi-cercle noir sur la partie supérieure. Le capitaine Lafond, dans un article paru dans la Revue historique de la Société historique Nicolas-Denys, nous explique ce qui s’est passé lors de sa mission en Gaspésie en 1943 :

« À l’entrée du village de l’île [sic] Verte, une barrière bloquait l’entrée du pont. Des policiers sortirent d’une guérite et nous peinturèrent littéralement les phares des camions et de ma jeep, laissant une lisière latérale d’environ deux pouces sur environ un pouce de largeur»

Il est par contre dommage de constater que, dans les faits, ces mesures n’ont pas été véritablement respectées ni par les habitants ni même par le gouvernement. Les phares, édifices et projecteurs restaient trop souvent allumés. Toutefois, il semblerait que les citoyens ne pouvaient masquer l’éclairage de leur maison, faute de matériel.

Monsieur Edgar Jourdain, dans l’article Un marin se raconte, qui a paru dans La Voix Gaspésienne, nous fait aussi part de ses commentaires au sujet des mesures d’obscurcissement :

« Les bateaux de plus faible tonnage naviguaient plus près des côtes et ne devaient pas le faire de nuit. Aucune lumière de course ne devait s’allumer. Toutes les lumières dans les cabines des bateaux étaient bien camouflées. »

citation tirée dans l’ouvrage de Louis Blanchette,
La tradition maritime de Matane, p. 159

À la décharge des autorités, il faut préciser que malgré les attaques sous-marines dans le fleuve et dans le golfe, le maintien en opération des phares s’avérait nécessaire à la sécurité des navires. Afin de ne pas favoriser le passage de l’ennemi, le ministère de la Défense communiquait tout de même avec les gardiens grâce à des messages radio codés. Dans le cadre d’une entrevue accordée à Normand Lafrenière lors de la rédaction de son ouvrage Gardien de phare dans le Saint-Laurent : un métier disparu, Rémi Ferguson, un ancien gardien de phare, raconte la façon dont le gouvernement procédait :

« On avait des messages par radio. Y donnaient des codes. Y répétaient ça à 10 h 30 l’avant-midi, 2 h 30 l’après-midi, [...] là ça allait à 10 h 30 dans soirée et 2 h 30 dans la nuit. Y disaient : un avis aux gardiens de phare; exécutez les instructions « A » pour Alphonse pis y répétaient ça trois fois. Ça voulait dire gardez le phare en fonction [...] Si y avaient eu donné « B » pour bonbon, là ça voulait dire y a du danger au large, un sous-marin, quelque chose. Là on éteindait [sic] le phare on arrêtait la sirène de brume jusqu’à nouvel ordre [...] Ça se répétait trois à quatre fois par jour ce message-là. »

Aidons les autorités à protéger nos terres

Envoyé spécial du MNQ

Les autorités militaires nous demandent de vous informer que les comités de protection civile doivent travailler de concert avec la Gendarmerie royale canadienne, les forces armées canadiennes et la police provinciale du Québec. Le 30 août 1940, le gouvernement nous annonçait la création d’un commandement provincial des forces mobiles du Comité de protection civile de la province de Québec. Ces forces comptaient environ 1000 volontaires au Québec dans les villes suivantes : Montréal, Trois-Rivières, Hull, Québec et Sherbrooke. Les volontaires, qui avaient des permis de port d’armes, se devaient de venir en aide aux policiers et d’apporter de l’aide en cas d’incendies allumés par suite d’actes de sabotage ou de raids aériens.

En 1942
À l’été de 1942, le Comité de protection civile de la province de Québec comptait 45 000 membres, dont une grande majorité étaient d’origine canadienne-française. On retrouvait entre autres parmi ces valeureux des pompiers auxiliaires, des policiers, des détectives et des pompiers professionnels.

Ces services auxiliaires s’ajoutaient aux services essentiels et devaient, par exemple, rapporter tout navire ou tout personnage suspects sur le fleuve ou dans les communautés. Dès qu’un signalement était transmis, des mesures de vérifications étaient déployées. Des avions étaient ainsi dépêchés à chaque fois où l’on soupçonnait la présence d’un sous-marin.

Corps de détection aérienne
À ces comités de protection civile s’ajoutaient le Corps de détection aérienne qui avait comme rôle de rapporter les avions ou les sous-marins ennemis, les raids aériens, toute personne suspecte et qui devait porter assistance aux navires ou aux avions en détresse. Le Corps de détection aérienne se devait de travailler de concert avec les autorités militaires, les comités de protection civile et les services de police.

DERNIÈRE HEURE

Un espion débarque à New-Carlisle

Envoyé spécial du MNQ

9 novembre 1942. L’espion allemand Werner von Janowski, a réussi à se faire débarquer par un sous-marin ennemi en face du village de New-Carlisle, dans la baie des Chaleurs. Une fois à terre, il a enterré son uniforme et endossé des vêtements civils avant de se diriger vers l’hôtel de l’endroit.

Arrivé au comptoir, son drôle de petit accent, sa forte odeur d’huile, le paiement de la note avec des billets désuets et ses boîtes d’allumettes fabriquées en Belgique qui ne sont plus vendues au Canada depuis le début de la guerre le trahissent.

Alerté, le fils du propriétaire de l’hôtel, Earle J. Annet, a la présence d’esprit de contacter la police provinciale et de l’informer de ses soupcons envers cet étranger qui est, à n’en pas douter, un espion.

Grâce à lui, la police a tôt fait d’arrêter l’espion dans le train qui le mène à Montréal. Après un interrogatoire serré, von Janowski avoue ses origines, indique aux enquêteurs l’endroit où il a enterré son uniforme et, finalement, décide de collaborer avec la Gendarmerie royale canadienne en jouant le rôle d’agent double.

Pendant un an, il appert que le dénommé Janowski a pu transmettre des messages codés aux Allemands qui, ont permis aux Canadiens d’obtenir en retour des informations sur l’organisation militaire ennemie. Tout un coup de filet pour l’intelligence canadienne !

PRIMEUR

Une torpille frappe les rochers près du village de Saint-Yvon !

Envoyé spécial du MNQ

Roch Côté
Image tirée de l’épisode La Bataille du Saint-Laurent dans l’émission Contrechamp
Image Société Radio-Canada
8 septembre 1942. Une torpille allemande est venue percuter la falaise du petit village de Saint-Yvon en Gaspésie. Il semblerait que le sous-marin allemand U-165 aurait raté sa cible, le navire marchand SS Meadcliffe Hall, qui transportait du bois de pulpe. L’impact a été si violent que plusieurs vitres des maisons du village ont été fracassées. Sur le coup, plusieurs villageois ont cru que c’était une baleine qui était venue s’échouer sur les berges.
Roch Côté avec la torpille allemande
Centre d’Archives de la Gaspésie (285/6)

Un homme de l’endroit, monsieur Roch Côté, a réussi à découvrir le lieu de l’impact et, avec des concitoyens, a rapporté l’étrange objet chez lui. La pièce, longue de plus de 5 pieds, est probablement la partie arrière de la torpille car on a aussi retrouvé deux hélices et le moteur de l’objet destructeur. Aussitôt rentré chez lui, monsieur Côté a alerté les autorités qui ont réquisitionné la torpille, monsieur Côté a demandé si l’objet pouvait lui être remis une fois le conflit terminé.

NOUVELLES BRÈVES

La torpille de Saint-Yvon devient objet de musée

Envoyé spécial du MNQ

1987. La torpille allemande, dite de Saint-Yvon, bien connue des touristes, est désormais un objet de musée suite à sa vente au Musée de la Gaspésie par le petit-fils de monsieur Roch Côté. Témoin significatif de la bataille du Saint-Laurent, la torpille a été restaurée au Centre de conservation du Québec.

Plusieurs se souviendront de leur voyage en Gaspésie au cours des années 50 et 60 et de leur arrêt à la cabane-musée de monsieur Côté.

Contre une somme minime, on a pu, des années durant, admirer le curieux objet, toujours source de fierté de son propriétaire qui le trouva sur les berges de son village en 1942.

Cabane-musée portant l’inscription « torpille »
Image tirée de l’épisode La Bataille du Saint-Laurent dans l’émission Contrechamp
Image Société Radio-Canada

 

LA GUERRE A FRAPPÉ À NOS PORTES

Un pêcheur gaspésien prend une torpille allemande dans ses filets

Envoyé spécial du MNQ

Torpille repêchée au large des Méchins
Collection Gendarmerie
royale du Canada
Vers le 10 juillet 1978, lors d’une campagne de pêche au large des Méchins, des pêcheurs attrapent dans leur filet une torpille allemande de la Seconde Guerre mondiale. Ne soupçonnant pas le danger, la torpille est gardée sur le chalutier jusqu’au retour de la semaine de pêche. Ce n’est que lors de l’arrivée du bateau Simon D. au quai de Rivière-au-Renard que les autorités appelées sur place réalisent le danger. En effet, la Sûreté du Québec, la Gendarmerie royale du Canada et l’Armée canadienne arrivent sur place. Ce sont les experts en explosif de l’armée qui ont émis le diagnostic : une torpille faisant 5 pieds de longueur avec un diamètre de 21 pouces, amorçée et contenant 660 livres de matière explosive. À tout moment, cette torpille d’origine allemande aurait pu exploser.

Le 19 juillet 1978, la torpille est embarquée à bord d’un camion et transportée dans une carrière, à une douzaine de kilomètres de Saint-Maurice-de-l’Échouerie, pour y être détruite. La destruction de la torpille, à l’aide d’une petite charge de dynamite, a provoqué un tremblement de terre dans un rayon de dix milles. De cette explosion, il ne subsiste qu’un fragment qui a été remis au Musée naval de Québec par un des agents de la Gendarmerie royale canadienne.

Le cratère, après l’explosion de la torpille repêchée au large des Méchins
Collection Gendarmerie
royale du Canada